Où sont les membres?

 

En 2010, Vincent Greason a été le boursier Alan Thomas de la Fondation Carold.  Prenant un sabbatique de son emploi à la Table ronde des OVEP de l’Outaouais (TROVEPO), un regroupement régional d’organismes d’éducation populaire, il a pu rechercher et écrire sur l’état de la vie associative du mouvement communautaire québécois.  « Le communautaire québécois : Où sont les membres? », un texte de discussion/débat critique rédigé durant son année de boursier, a suscité beaucoup d’intérêt, une cinquantaine de personnes l’ayant commentée et critiquée. Il en fait un suivi dans le court texte suivant.

Dans les années 1960, les premiers « groupes populaires » au Québec sont composés de militantEs / membres. Forme principale d’organisation communautaire jusqu’à dans les années 1980, le groupe populaire « appartient » aux membres.  À partir du modèle « populaire» les principes fondamentaux de la vie associative propre au Québec se précisent. Au cœur de cette conception de la vie associative est l’idée suivante: un groupe, redevable à ses membres, existe pour ses membres.

 

S’identifiant comme un mouvement de transformation sociale, les groupes populaires sont indéniablement une force démocratique. Même si, au cours des années 1980, l’appellation « populaire » est remplacée par celle du « communautaire », le nouveau mouvement communautaire autonome québécois s’identifie toujours comme « un mouvement large d’intérêt public et de transformation sociale », porté et composé de groupes qui, favorisant l’implication citoyenne, témoignent d’une vie associative riche et variée.

 

C’est dans les années 90 et 2000 que l’on peut constater de changements profonds qui modifient le rapport du citoyen aux organismes censés de les « représenter ». D’ailleurs, plusieurs raisons expliquent pourquoi le modèle populaire, voire démocratique, n’est plus celui qui domine « le communautaire » québécois d’aujourd’hui.  Découlant de la politique gouvernementale de reconnaissance de l’action communautaire (2001), l’obligation aux organismes de s’incorporer sous la Loi des compagnies du Québec, 3e partie pour recevoir un financement étatique est en partie responsable.  Cette loi statue que l’organisme « appartient » aux administrateurs qui en forment le conseil d’administration et non pas aux membres du groupe eux-mêmes.  L’arrivée de la Nouvelle gestion publique (NGP) et ses effets structurants sur le milieu en est un autre.  Cette pratique de gestion confie beaucoup plus de responsabilités aux administrateurs d’un OBNL, décourageant ainsi la participation des personnes en provenance du milieu populaire, des personnes ayant des problèmes de santé mentale ou des personnes analphabètes (pour ne nommer que ceux-là) à se présenter aux conseils d’administration de leurs propres organismes.

 

En conséquence, le membre engagé se fait remplacer par l’utilisateur et même par le client. Beaucoup plus qu’un changement de vocabulaire, c’est la relation même d’une personne à l’organisme qui est en jeu. Le communautaire québécois, comme lieu d’engagement citoyen, se trouve ainsi à une croisée de chemins.

 

Dix ans après l’adoption de la politique de reconnaissance, une nouvelle vague de changements est sur le point d’atteindre le milieu communautaire québécois.  Celle-ci complétera le processus d’institutionnalisation et de professionnalisation amorcé dans les années 2000.  À l’automne 2013, une nouvelle loi sur les OBNL remplacera l’incorporation sous la Loi des compagnies.  La nouvelle loi précisera qu’un « organisme collectif à but non lucratif » répond « aux besoins de la collectivité » et non pas « aux intérêts de ses membres ».  Un nouveau plan d’action gouvernemental pourrait fort bien confirmer que « l’entente de services », un contrat liant l’organisme communautaire à la livraison d’un service précis déterminé par le bailleur de fonds, deviendra le mode de financement privilégié par l’État.  De toute évidence, le glas sonne pour un mouvement communautaire québécois conçu comme force de transformation sociale.

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On peut trouver plusieurs textes de Vincent, dont « Où sont les membres », sur le site de la TROVEPO (www.trovepo.org), onglet « Publications / Documents du permanent »

On peut contacter Vincent directement en l’écrivant : vgreason@bell.net.